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Hervé Guibert - Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, Gallimard, 2013

Hervé Guibert est un écrivain dont la délicatesse, la grâce cruelle et la pudeur osée ravissent à chaque lecture. Les lettres adressées à l’écrivain liégeois Eugène Saviztkaya sont une nouvelle fois une merveille de sensibilité. Rythmée par l’envoi régulier des œuvres publiées par chaque auteur (La mort propagande, Suzanne et Louise, L’image fantôme, Les aventures singulières pour le premier, Mongolie, plaine sale, Un jeune homme trop gros, La disparition de maman pour le second), cette correspondance s’établit sur une dissymétrie amoureuse. Le plus souvent éconduit, Hervé Guibert ne cesse de proclamer des sentiments mis à distance par son frère d’écriture:
«J’ai pensé sur le moment que tu manquais un peu d’une générosité élémentaire. Je t’ai surtout embrassé, au moment de te quitter, par bravade, et j’ai eu la sensation d’une chair froide, qui se rétractait, d’un cadavre ou d’une petite fille sournoise.»
«As-tu compris ce qui se passe en ce moment de mon côté? Il me manque un interlocuteur, et je t’ai élu, peut-être à tort, comme tel…»
«J’ai mis ton avant-dernière petite lettre, précieuse, sur la cheminée de ma chambre, parmi des fleurs desséchées et tout contre le visage rétréci d’un ex-voto napolitain.»
Eugène Savitzkaya semble tout d’abord imperturbable, aux flatteries comme au défi, trop occupé à mal vivre. Cette amitié particulière reste pour une grande part déçue, malgré les tentatives d’estocade de son compagnon d’armes et de larmes:
«J’avais le désir que tu t’emportes pour faire monter le niveau un peu bas de l’écriture que tu me concèdes.»
«J’imagine que tu cloues mes lettres sur un panneau de quartier pour m’exposer à la risée, une affection tenace et ridicule a remplacé les chouettes du diable.»
Un médaillon «plus blanc que lait», des photos – prises par Hervé Guibert, dont au moins deux albums ont révélé le talent, ou Bernard Faucon – prennent la valeur d’objets transitionnels, alors que l’amour ne cesse de croître: «Je t’adore, Eugène, tu ne peux pas savoir.» Madame de Sévigné en son registre élégiaque contenu paraît revivre:
«Ne me tiendras-tu pas trop rigueur de te l’avouer: je suis amoureusement triste.»
«Si je te mets à la diète pendant une neuvaine de mes jérémiades j’aurai peut-être un signe de toi.»
L’antithèse dit la brûlure: «Je ne te veux que du bien, moi à qui tu fais du mal.» Mais le jeune écrivain belge peine à se tenir debout:
«J’ai très peur des autobus qui passent à ma hauteur, des cent archers qu’ils contiennent.»
«Ta lettre dans Minuit m’avait bouleversé et arraché les nerfs. Je me suis coupé les cheveux parce qu’ils étaient infestés de poux.»
«cette vie que j’ai repris ici, seule vie que je suis capable de vivre, me semble-t-il, terriblement monotone, désœuvrée.»
«Je suis un animal en cage, habitué à manger dans mon écuelle.»
Les difficultés pécuniaires sont permanentes. Toutefois, des feuillets donnés à L’Autre Journal – que fonda Michel Butel, et auquel participa abondamment Hervé Guibert – un séjour à la Villa Médicis – où les amants se retrouveront, ainsi que Mathieu Lindon – permettent quelques temps de parer la misère, sans illusion.

 

 

Correspondance fauchée par le Sida de l’auteur du Mausolée des amants – on y retrouve maintes fois la présence de son ami belge – ces quatre-vingts lettres sont d’autant plus rares qu’elles forment, sur les recommandations testamentaires d’Hervé Guibert, le seul ensemble épistolaire publié: «Tu seras sans doute la personne, au bout du compte, dans le temps, à laquelle j’aurai le plus écrit: cette fidélité est peut-être insensée, mais j’y tiens.» La maladie ne s’avoue que du bout des lèvres, comme les risques d’effondrement: «J’ai traversé des jours, moi aussi, d’un très profond désespoir, qui n’était pas le tourment amoureux de cet hiver – un désespoir qui m’a ravagé et menacé. Je me suis demandé comment m’en sortir, je tiens un peu beaucoup à ma personne, c’est bien pénible de se voir crevé.»
En 1986, Daho chante Pop Satori, Hervé Guibert s’étourdit de son écoute, Eugène Savitzkaya se voit en «coloquinte, rien de plus», et Marguerite Duras «est vraiment trop teigneuse.»

Des fantômes se forment.

«Si je te mets à la diète pendant une neuvaine de mes jérémiades j’aurai peut-être un signe de toi.»
L’antithèse dit la brûlure: «Je ne te veux que du bien, moi à qui tu fais du mal.» Mais le jeune écrivain belge peine à se tenir debout:
«J’ai très peur des autobus qui passent à ma hauteur, des cent archers qu’ils contiennent.»
«Ta lettre dans Minuit m’avait bouleversé et arraché les nerfs. Je me suis coupé les cheveux parce qu’ils étaient infestés de poux.»
«cette vie que j’ai repris ici, seule vie que je suis capable de vivre, me semble-t-il, terriblement monotone, désœuvrée.»
«Je suis un animal en cage, habitué à manger dans mon écuelle.»
Les difficultés pécuniaires sont permanentes. Toutefois, des feuillets donnés à L’Autre Journal – que fonda Michel Butel, et auquel participa abondamment Hervé Guibert – un séjour à la Villa Médicis – où les amants se retrouveront, ainsi que Mathieu Lindon – permettent quelques temps de parer la misère, sans illusion.

Correspondance fauchée par le Sida de l’auteur du Mausolée des amants – on y retrouve maintes fois la présence de son ami belge – ces quatre-vingts lettres sont d’autant plus rares qu’elles forment, sur les recommandations testamentaires d’Hervé Guibert, le seul ensemble épistolaire publié: «Tu seras sans doute la personne, au bout du compte, dans le temps, à laquelle j’aurai le plus écrit: cette fidélité est peut-être insensée, mais j’y tiens.» La maladie ne s’avoue que du bout des lèvres, comme les risques d’effondrement: «J’ai traversé des jours, moi aussi, d’un très profond désespoir, qui n’était pas le tourment amoureux de cet hiver – un désespoir qui m’a ravagé et menacé. Je me suis demandé comment m’en sortir, je tiens un peu beaucoup à ma personne, c’est bien pénible de se voir crevé.»
En 1986, Daho chante Pop Satori, Hervé Guibert s’étourdit de son écoute, Eugène Savitzkaya se voit en «coloquinte, rien de plus», et Marguerite Duras «est vraiment trop teigneuse.»

Des fantômes se forment.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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