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On trouve en nos contrées d’Extrême-Occident des géants méconnus, archipoètes, esprits nomades, ou exotes arpentant avec méthode les territoires offerts aux quatre vents. Kenneth White, Écossais installé dans la baie de Lannion, tel un guetteur sur son promontoire, n’a jamais souhaité rejoindre le sérail littéraire français, ses codes et ses petites compromissions quelquefois, préférant l’enchantement de l’académie des goélands aux vains bavardages des têtes vertes et molles.

Adepte de la «navigation mentale hauturière» (Victor Segalen), Kenneth White est un voyageur intempestif, ayant le goût du gai savoir et d’un encyclopédisme du monde ouvert. La science du rivage conduit chez lui aux guipures d’un monde originel, champ d’énergie première, dont il se pourrait bien qu’il nous sauve de l’atrophie d’une société malade. Renaître, quitter les anciens parapets d’une culture trop figée, telle est l’ambition. L’errance du marcheur éveillé fera de la géographie une praxis érotique d’un genre nouveau.

Si Nicolas Bouvier et Jacques Lacarrière ont eu la mauvaise idée de déserter, Kenneth White, bien vivant, n’entend pas quant à lui s’arrêter de dériver, d’un continent à l’autre, d’un portulan à l’autre, faisant du moindre fragment de paysage une totalité, n’abandonnant jamais la possibilité de découvrir en chaque être un homme multidimensionnel. Animateur d’une revue passionnante, quoique trop rare, Les Cahiers de Géopoétique, écoutons-le: «La géopoétique est fondée sur le désir de l’individu de se situer dans l’univers de la manière la plus dense, le plus intense, la plus ‘vide’ possible (c’est sa base existentielle) et elle implique une résistance à une civilisation, à une société où s’agitent des êtres fractionnés.»

L’œuvre de Kenneth White est un delta accueillant de multiples fleuves: des recueils poétiques (En toute candeur, 1964, Les Rives du silence, 1997), des récits biographiques (Lettres de Gourgounel, 1979, La Maison des marées, 2005), des essais (La Figure du dehors, 1982, Le Plateau de l’albatros, 1994), des livres sur l’art (Hokusai ou l’horizon sensible, 1990), de nombreux albums en collaboration avec des artistes (Basserode, Texier), des livres d’entretiens (Le lieu et la parole, 1997). Qui peut en outre se féliciter d’avoir été édité aussi bien à Laon, Nîmes, Bordeaux, Paris, Spézet, Rouen, Montpellier, Grenoble, Moëlan-sur-Mer, que Londres ou Bangkok?

Écrivant en situation, l’ordinateur taillé en pointe de diamant, Kenneth White fait du dehors un cabinet d’étude, reliant petite et vaste échelle, ne cessant de proclamer la fin des logiques de séparation et l’unité retrouvée, cosmographe cherchant à habiter poétiquement le monde, en surnihiliste, se glissant avec ravissement dans le «plissement calédonien du système silurien» tel un pérégrin taoïste devenu oiseau des confins. Écrire, «pour ne pas devenir complètement fou de cette ivresse-là. De cette ivresse blanche qui est la source de toute véritable écriture.»

En 1983, La Route bleue (prix Médicis étranger) faisait le récit d’un voyage au Labrador, de Montréal à la baie d’Ungara: «De toute façon, je voulais sortir, aller là-haut, et voir.» Trente ans plus tard, nous parvenons avec Les Vents de Vancouver sur la côte ouest, et partons en bateau avec Lord Jim (Carron Baird), longeant le littoral de la Colombie-Britannique jusqu’à la péninsule de l’Alaska. À l’approche du passage Frederik, près de la région du grand champ de glace de Juneau, «c’était d’une beauté à couper le souffle et d’un calme absolu. Il émanait de ce lieu une sensation d’immensité aux détails parfaits. Le genre de chose que l’on garde dans le tréfonds de son cerveau, tellement précieux et précaire qu’on ne veut pas trop en parler.» L’espace s’ouvre. Des Indiens apparaissent, Chipewyans ou Knisteneaux, de vieux totems recouverts de mousse, des musées perdus: «Je l’ai déjà dit, et je le redirai, si on veut trouver aujourd’hui quelque chose qu’on peut appeler une image cohérente du monde, il faut aller dans un musée et passer un moment à musarder.» Les rencontres les plus improbables, d’aujourd’hui ou d’hier (le naturaliste du siècle des Lumières, Georg Steller) se multiplient, orpailleurs, chasseurs de phoques, ours alanguis. Les histoires déferlent, tirées d’ouvrages oubliés (Deux années sur le gaillard d’avant de Richard Henry Dana, 1840). Comédie humaine ou animale. Une annonce sur une porte: «Si notre nourriture, nos boissons et notre service ne sont pas à la hauteur de vos exigences, vous êtes priés de baisser le niveau de vos exigences.»

Titulaire de la chaire de Poétique du XXe siècle à la Sorbonne de 1983 à 1996, Kenneth White écrit des livres – traduits par la complice de toujours, Marie-Claude White – comme on pratique le potlatch, l’échange symbolique, le don rituel. L’athéisme du nomade écossais n’est pas une forclusion: «Chez les esprits théologiques intelligents [Grégoire de Nysse, Grégoire Palamas], on peut appréhender une dimension de l’être qui manque ailleurs.»

Il est des auteurs découverts à l’adolescence, qui ne vous quittent plus, et dont on sait qu’ils restent, avec l’âge, un possible bain de jouvence.

«Extrapolation, abstraction – et sensation fondamentale. Comme lorsque, sur un chemin de campagne, on voit dans la brume matinale, sous un soleil blanc, un corbeau perché sur un poteau télégraphique.»

Leçon d’un chant iroquois: «Nous avons fait ce voyage pour trouver notre vie.»

Signalons, pour qui voudrait prolonger l’aventure de l’ouest canadien, la parution de L’Arbre d’or, de John Vaillant, éditions Noir sur blanc: «Personne ne savait ce qu’il allait faire en Alaska. Il y avait l’incertitude, la fatigue. C’était l’Amérique. Le pays des possibilités, des horreurs – avec ce supplément romantique: l’idée de rencontrer les gens et de faire la paix avec la nature.»

Kenneth White, Les Vents de Vancouver, Escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord, traduction Marie-Claude White, éditions Le Mot et le reste, 2014

kennethwhite.org/

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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