Walden ou la vie bonne

 •  0

By

Judith Butler, Qu’est-ce qu’une vie bonne? traduction Martin Rueff, Manuels Payot, 2014

Henry David Thoreau, Journal III (7 janvier 1844-15 mai 1846), traduction Thierry Gillybœuf, Finitude, 2014

La pensée la plus étroite a fait de Judith Butler, la papesse des gender studies et de la queer theory, une diablesse, moderne sorcière accusée de corruption des mœurs pour avoir mélangé les culottes dans le bac à sable. C’est oublier un peu vite la spécialiste de philosophie morale, capable de marier avec bonheur aussi bien Aristote et Hegel, que Jean-Jacques Rousseau et Michel Foucault, dans des ouvrages attentifs aux plus démunis et à la pragmatique du langage. Si Trouble dans le genre, paru en 1990 aux Etats-Unis, a certes mis le feu aux poudres d’une mauvaise réputation dont il y a lieu de tirer gloire – n’oublions pas le sous-titre de cette œuvre fondatrice, Pour un féminisme de la subversion – des livres tels que Antigone, la parenté entre vie et mort (2003), Le Pouvoir des mots (2004) ou Vie précaire (2004) témoignent d’une pensée constamment soucieuse de ce qui détermine ou entrave nos possibilités d’être au monde.

La parution récente d’un texte écrit pour la remise du prix Adorno 2012 – on se souvient peut-être que Jacques Derrida avait prononcé pour cette même occasion, le 20 septembre 2001, une conférence remarquable, Fichus – est une nouvelle occasion de découvrir la pertinence des réflexions de la philosophe de l’université de Berkeley, en Californie. À partir d’une formule du maître de l’école de Francfort, tirée de ses Minima Moralia – «On ne peut mener une vie bonne dans une vie mauvaise» – Judith Butler interroge la structure morale d’une société où le biopouvoir est un paradigme de gouvernement. Conceptualisé par Michel Foucault dans un cours de 1976, Il faut défendre la société, ce terme désigne la violence moderne d’une politique opérant une distinction entre les corps, les vies dignes d’être nommées, écoutées, représentées, pleurées, et les autres, purs déchets, substituables, non-désignables, oubliables. Dans Homo sacer, le philosophe italien Giorgio Agamben fait du camp de concentration la matrice même du biopouvoir, où le tri entre les êtres vaut pour certains arrêt de mort. Citant Primo Levi, Robert Antelme, ou Charlotte Delbo, Judith Butler cherche à comprendre comment se constitue aujourd’hui la relégation terminale: «Comme les formes contemporaines de l’abandon économique et de la dépossession qui résultent de l’institutionnalisation des rationalités néolibérales et de la production de la précarité ne peuvent pas être comparées globalement à l’esclavage, il est de la première importance de distinguer différentes modalités de mort sociale.»

Questionnant les conditions de l’invivable, l’intellectuelle américaine ancre dans les corps, et leur vulnérabilité constitutive, un besoin d’assistance et de relation, qu’il importe de reconnaître afin d’imaginer une politique, où la nécessité d’affirmer sa valeur, donc de se laisser contaminer par la pensée économique, serait perçue comme la première des violences. Robert Castel évoquait ainsi une insécurité induite par la logique même de pouvoirs publics nous demandant toujours davantage d’attester de notre légitimité sociale. Peut-on véritablement dire que nous menons une vie lorsque nous sommes de ceux «pour qui la perspective d’une assistance stable recule toujours, qui vivent au jour le jour dans un horizon temporel effondré, qui ressentent dans leur ventre et dans leurs os la souffrance de voir leur futur compromis, et qui essaient d’éprouver quelque chose, mais qui redoutent davantage encore ce qu’elles pourraient éprouver»? Passer de la zôè à la bios, c’est-à-dire à la possibilité d’une vie pleinement politique, et capable d’être narrée, pour reprendre les catégories d’Hannah Arendt, permet de s’extraire de la servitude et d’entrer, peut-être, dans l’Histoire. Judith Butler conditionne ainsi la véritable vie démocratique à la construction d’un espace où la vulnérabilité ne serait pas une déchéance, mais une égalité principielle, et les relations d’interdépendance consentie une façon d’entrer en politique, d’inventer l’inouï d’une vie bonne.

Plus de cent cinquante ans plus tôt, son compatriote Henry David Thoreau décide de racheter le bois d’une cabane d’un vieil Irlandais ayant combattu à Waterloo afin de construire son propre abri, près de l’étang de Walden – lieu donnant son titre à un livre important pour la pensée de l’écologie moderne, mais tout d’abord source d’une magnifique expérience de renaissance – et de quitter en une démarche rousseauiste la société des hommes. Publiant le troisième tome (7 janvier 1844 – 15 mai 1846) du journal de cet homme ayant cessé de perdre sa vie à la gagner, les éditions Finitude nous donnent aujourd’hui la chance de comprendre plus avant ce geste de rupture.

Alternant prose (le plus souvent) et poésie, la partie intitulée Walden 1 semble en effet particulièrement précieuse pour qui souhaite saisir, au fil des mois, les méditations d’un Thoreau âgé de vingt-huit ans, aussi bien promeneur solitaire, que regardeur averti d’un monde retrouvé dans son aurore destinale: «Je souhaite rencontrer les événements de la vie – ces événements vitaux qui sont les phénomènes et la réalité que les Dieux entendent nous montrer – face à face.» Le lecteur sera certainement étonné de découvrir en l’auteur de La désobéissance civile un penseur grec, ne cessant de se référer à l’aube de l’Occident: «Je suis heureux de me souvenir ce soir, alors que je suis assis devant ma porte, que je suis moi aussi un lointain descendant de cette race d’hommes héroïques dont la tradition s’est maintenue. Moi aussi, je suis assis ici sur les rivages de mon Ithaque, condisciple d’Ulysse par l’errance et la survie.» Hölderlin n’est pas loin, frappé par Apollon à l’approche de Bordeaux. Vivre au milieu de la nature, dans le Massachusetts ou en Ionie, est ainsi pour lui une façon de se préserver de la mélancolie la plus noire, et de retrouver l’indemne: «Parfois, quand je me compare aux autres hommes, j’ai le sentiment d’être protégé des Dieux. Ils me semblent souffler de la joie par-delà mes déserts et j’ai le sentiment de tenir de leurs mains une solide garantie et une assurance que n’ont pas mes semblables. (…) Je suis tout particulièrement guidé et surveillé.» Initié par son ami Ralph Waldo Emerson au transcendantalisme (croyance en la bonté de l’homme et de la nature, influence du spiritualisme oriental), Thoreau est à la recherche d’une «méthode de communion» permettant d’atteindre ce que l’on pourrait appeler avec Nietzsche la grande santé. Aux spécialistes des récriminations et du ressentiment, répondre alors avec ces deux maîtres: «Quand on me reproche d’être ce que je suis, je m’aperçois que mon seul recours est d’être encore plus entièrement ce que je suis.»

La pertinence de certaines réflexions font songer à du André Gorz ou du Jacques Ellul: «Les hommes sont devenus les outils de leurs outils – l’homme qui cueillait les fruits en toute indépendance, quand il avait faim… est devenu un fermier.» Vivre avec art revient alors à savoir jouir d’un temps libéré de la servitude du travail obligatoire: «La plupart des hommes sont tellement pris par les soucis et les contingences de la vie, qu’ils ne peuvent plus cueillir ses plus beaux fruits. L’homme qui travaille n’a littéralement pas de temps libre pour conserver au quotidien une haute et stricte intégrité; il ne peut se permettre d’entretenir les relations les plus belles et les plus nobles.»

Judith Butler évoquait la nécessité de construire une société de semblables à partir du besoin premier de relation et de solidarité face à la fragilité corporelle. Thoreau pense quant à lui qu’il convient d’abord de retourner à l’état naturel, afin de permettre aux divinités qui président à notre destinée de nous accompagner pleinement de leur sollicitude. L’individualisme des pionniers de la grande pensée poétique américaine (Song of myself, de Walt Whitman par exemple) ne se conjugue ainsi pas forcément avec l’oubli de l’autre: «Même les travailleurs épuisés que je croise sur la route, je vais à leur rencontre comme s’il s’agissait de Dieux en voyage, mais pour le moment, et ce le sera encore longtemps, cela se fait sans échanger un mot.» Fuir toute idée de possession, d’attaches futiles – on retrouve Rousseau – paraît alors une nécessité: «La prodigalité la plus échevelée nous enseigne une plus grande sagesse: nous ne détenons rien; nous ne sommes pas ce que nous étions. (…) La majeure partie du divin se trouve hors de nous. (…) À cause de leur manque de confiance dans les dieux, les hommes en sont là où ils en sont, à acheter et vendre, posséder des terres, exercer des métiers et gaspiller leur vie de façon ignoble.» Accueillir la beauté virgilienne de la nature exige de savoir se dépouiller et de se débarrasser du fatras d’une culture désormais morte, muséale, pour retrouver le sentiment d’une amitié première avec le monde envisagé dans sa matérialité même, et sa générosité indocile: «Ne cherche pas à devenir une prairie domestiquée et cultivée pour nourrir le bétail, mais plutôt ces massettes derrière lesquelles, là-bas, se lève le ciel rouge du soir au-dessus du lac, comme si elles étaient des mâts de navires dans un port vénitien bondé.»

L’ambition est aussi de l’ordre du langage, à retrouver dans son verbe originel: «Jouis de ton domaine et nomme à nouveau les oiseaux, les quadrupèdes et toutes les créatures rampantes». Le véritable art reprend donc à neuf la question d’une parole permettant d’habiter poétiquement le monde, c’est-à-dire de le préserver dans sa puissance d’appel. La dernière ligne du journal invite à la révolution du regard – elle est de tous les temps: «En mai le pollen du pin a commencé à recouvrir l’étang de sa poussière jaune.»

«Un cœur et une intelligence émancipés. Cela ferait tomber les chaînes d’un million d’esclaves.»

Judith Butler ou Henry David Thoreau?

– Le lecteur insatiable trouvera une visite à Walden dans le bel ouvrage de Bernard Chambaz, Dernières nouvelles du martin-pêcheur (Flammarion, 2014), émouvante traversée des États-Unis à vélo d’un couple ayant perdu son enfant, le retrouvant –

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

Leave a Reply