Raymond Depardon, le Nazaré

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Allers et retours, Le désert, Raymond DepardonL’œuvre du photographe et cinéaste Raymond Depardon paraît de plus en plus inépuisable, à mesure que se multiplient expositions et publications consacrées au travail esthétique et politique d’un des plus grand artistes de notre temps, les yeux ouverts à la fois sur les conflits internationaux majeurs – médiatisés ou non – la vie politique française, les mutations sociales, la transformation du paysage urbain ou rural, l’existence marginale, la souffrance psychique, la disparition des petits peuples. La liste des thèmes est longue, parcourant en un va-et-vient incessant territoires de l’intime (Correspondance new-yorkaise) et espaces du dehors (des dizaines de titres). Si, selon la formule célèbre de Lacoste, «la géographie sert d’abord à faire la guerre», la caméra voyageuse – qu’elle soit fixe ou mobile – peut servir à explorer le contact du soi et de l’autre, et parfois à les rapprocher en inventant un lieu de pacification. En photographie, mieux vaut pour Raymond Depardon recevoir que prendre (méthode Cartier-Bresson), le don de son image impliquant un contre-don, la fameuse responsabilité de l’artiste.

L’évolution de la technique et des matériaux disponibles dit un monde où l’espace est une peau de chagrin: «Il devient difficile de trouver des pellicules pour la haute lumière, aussi bien pour la photo que pour le cinéma. C’est à cause du numérique. On peut tourner un film dans une antichambre, dans un commissariat, alors que les films des années 1960 se passaient beaucoup sur des routes, en plein air, dehors. Aujourd’hui, dans les séries américaines, on évacue en trois secondes les trajets extérieurs, on passe d’un intérieur à un autre.» Si Kerouac avait perçu, déjà, la disparition des clochards célestes, Raymond Depardon fera de la lumière naturelle et du vaste dehors, contre l’industrie et le grand renfermement, une exigence éthique.

Après avoir montré la part colorée de son œuvre il y a quelques mois au Grand Palais, Raymond Depardon, un moment si doux, le photographe, dialoguant avec Eric Hazan, nous propose aujourd’hui une réflexion sur le désert, matrice ou foyer de sens irriguant plus de cinquante ans de travail, SOS Sahara publié chez Flammarion datant de 1961 – rappelons ici l’excellence de la ligne éditoriale du directeur des éditions La Fabrique, et sa délicatesse dans l’effacement de ses questions. En 57 photos et 111 pages, Le désert, allers et retours, est un livre passionnant, sans emphase, fourmillant de propos rares et éclairants concernant à la fois l’art de l’image et les peuples sahariens que l’enfant de la ferme du Garet, n’ayant jamais renié ses origines, n’a cessé de côtoyer. Sont ainsi décrits les Toubous du Tibesti, massif montagneux du Nord du Tchad – une carte est reproduite – et tous ces hommes en armes, Touaregs notamment, que désigne le beau mot de «combattants». Et si l’on ne peut être certain que le visage du rebelle se retournant soudain ne sera pas le dernier que l’on contemplera, le regard saisi transperce néanmoins l’objectif, et oblige.

D’une intelligence pudique et tenace, l’ami du photoreporter Gilles Caron, mort au Cambodge, que salue une nouvelle fois l’ex-directeur de l’agence Gamma, est avant tout un solitaire travaillant au grand angle pour voir l’horizon, l’intraitable beauté du monde (Glissant/Chamoiseau) qu’hommes et femmes s’obstinent à habiter et défendre. Plutôt Robert Adams que Walker Evans (le désert ne supporte pas la frontalité), Raymond Depardon rend au sol, au sable, toute sa matérialité, sa présence, son mystère. Les palmeraies en altitude, le tissu ondulant des dunes, les gestes précis des nomades, les squelettes de villages abandonnés pour être retrouvés quelques mois plus tard, sont autant de preuves d’un monde qui ne passe pas. Constatons que si la guerre heurte par sa stridence l’immémorial, elle ne l’efface pas, pas encore, tout à fait.

Apparaissent ici les belles figures de Théodore Monod le Mauritanien, de Françoise Claustre, l’ethnologue captive, ou de la monteuse Franssou dans sa robe de sable transparente. Des propositions de lecture approfondissent la réflexion – Arabian Sands de Thesiger, Un été dans le Sahara de Fromentin, Un homme sans l’Occident de Brosset – ou des noms de cinéastes admirés – Pabst (L’Atlantide), Jean Rouch, Chris Marker (Si j’avais quatre dromadaires). Traverser le désert bien accompagné sur un tapis à dérouler – vrai salon portatif – est un signe de noblesse que ne comprendront jamais les imbéciles roulant seul ou presque en Toyota six cylindres lors de courses meurtrières. La vraie aristocratie de l’esprit est désormais africaine: «L’ambassadeur m’a dit que la France avait accepté cinquante étudiants tchadiens, tous sortis de l’université de N’Djamena. Pourquoi pas davantage ? On a peur qu’ils restent en France. Mais non, les Tchadiens ne restent pas, ils me l’ont dit cent fois, on ne veut pas ramasser vos déchets. C’est l’orgueil tchadien, toujours distancié, sans familiarité, sans claques dans le dos.»

L’expérience du désert sera pour Raymond Depardon de l’ordre du récit de fondation: «J’avais envie de faire du cinéma. Et c’est dans le désert que ce que j’allais réaliser m’est apparu. J’étais avec Claudine – ingénieur du son qui est devenue ma femme – sur une dune au Mali, elle a déclenché la caméra et j’ai dit: «Voilà, je suis dans le désert, je suis tranquille et je pense aux films que j’ai envie de faire, un film sur les urgences à l’hôpital, un film sur les journalistes, un film sur la police.» Les cinéphiles reconnaîtront ici Urgence, Reporters, Faits divers. Se méfiant de l’art du portrait comme du paysage en leur façon d’esthétiser quelquefois bien trop facilement la réalité, l’auteur de Profils paysans place la question politique au centre de son cadre: «Aucune photo n’est politiquement neutre.» Que le sujet soit résistant, difficile, et la photo n’en sera que meilleure, tant la tension sera perceptible dans le trouble réflexif qu’elle provoquera chez le spectateur.

Exilé intérieur comme nombre de belles âmes, Raymond Depardon ne fera pas de sa légende une geste douloureuse.

«J’aimerais visiter un jour le Takla-Makan, en Chine, dans la région des Ouïghours, entre le Pamir et le Tibet. C’est un grand désert, très continental, glacial, et torride, avec de vrais chameaux à deux bosses. J’aimerais aussi voir le désert du Rajasthan, au nord-ouest de l’Inde, où l’architecture est magnifique. Fritz Lang a tourné là-bas Le Tombeau hindou, et Satyajit Ray, Le Salon de musique. Oui, il reste bien des endroits pour marcher et photographier.»

Que l’on soit Mapuche, Libanais, de Lozère ou habitant du désert, la fraternité à la Depardon se dit encore dans le miracle argentique d’un temps exposé dans son dénuement et ses convulsions, sa simplicité et sa splendeur: «Il y a des jeunes filles incroyablement vivantes, magnifiques, qui prennent le français comme ça, le broient de leurs belles dents et nous le soufflent en riant au visage. Richesse sur richesse!»

Oui, toute bonne image provoque l’apparition qu’anticipe le cadre posé sur le monde tel un révélateur.

(Pour qui n’aurait pas un dictionnaire toubou-français à sa disposition, «Nazaré» signifie «le Blanc».)

Le désert, allers et retours, Raymond Depardon, propos recueillis par Eric Hazan, La fabrique éditions, 2014

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Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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