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En 2010, la nouvelle traduction d’On the road de Jack Kerouac à partir de son rouleau original enfin respecté dans sa scansion et son originalité mêmes fut un coup de tonnerre – la plupart des admirateurs connaissaient jusqu’alors la version Folio, passionnante, mais néanmoins beaucoup plus fade. On y découvrait, outre la folle liberté d’un des acteurs majeurs de la Beat Generation, un des plus grands écrivains du XXe siècle, créateur d’une prose électrique, haletante, texte sans paragraphe, lancé dans une course frénétique à l’unisson d’une vie frappée par le staccato de la machine à écrire.

La parution des premières lettres de la correspondance de Neal Cassady – le protagoniste de Sur la route – nous apprend aujourd’hui que Jack Kerouac avait un grand-frère, que le plus important de tous était peut-être ce beau gosse hâbleur et affamé de sexe, conscient que l’écriture, l’invention d’un style, lui permettrait d’accroître encore sa gloire. Si la littérature se fait parfois à l’estomac, elle s’élabore ici à coups de reins, de plongées dans les secrets de l’édredon et des moteurs de voitures épuisées d’avoir parcouru en tous sens, sans aucune considération pour les limitations de vitesse, le territoire d’un pays, les États-Unis, vécu comme lieu de tous les possibles. Si Paul Morand était un aristocrate distingué et pressé, Neal Cassady est quant à lui un prolo passant de job en job, écrivant pied au plancher et le feu aux fesses, ivre de mâle gaieté.

On se souvient de la formule de John Ford: «Si la légende est plus belle que la vérité, imprime la légende.» Il n’est pourtant pour Cassady nul besoin de travestir la réalité, la vie dépassant, par ses perpétuelles inventions, ses beautés, ses cruautés, ses surprises, toutes les entreprises de l’imagination, ainsi qu’un coucher de soleil dans le golfe du Mexique dont on comprendrait qu’il se confond avec une explosion nucléaire. Ayant appris à lire en maison de correction après être tombé presque par hasard sur L’Idiot de Dostoïevski, Cassady fait de l’écriture un perpetuum mobile transgressif cherchant à dire la vérité la plus nue, la plus crue, dans une liberté narrative dont la correspondance est l’écrin le plus précieux.

Les personnages principaux s’appellent William S. Burroughs (Le Festin nu), sa femme Joan Adams (tuée accidentellement par son mari d’un coup de revolver), Justin Brierly (le professeur mentor), Carolyn Cassady (mariée onze ans avec Neal, amoureuse aussi de Kerouac), Allen Ginsberg (Howl, autre grand amoureux), Jim Holmes (le bossu), John Holmes, et tant d’autres vies héroïques. Neal est pour chacun d’eux un accélérateur de particules, faisant par son flot d’actes et de paroles tourbillonner ou exploser le moindre cœur.

Force qui va, verbe fait chair – et inversement, la transfusion opérant à double sens – Neal Cassady donne à l’écriture l’allure d’embardées sauvages, ellipses, raccourcis, accélérations fulgurantes formant la géométrie d’incessantes scènes au pouvoir quasi hallucinatoire. Le manque d’argent, l’âpreté de l’existence n’empêchent jamais la drôlerie de prendre le dessus:

«Six vairons dans la mare, avec des têtards tout autour. Qui sera l’élu? Moi j’espère, moi, j’espère, moi j’espère; pas moi; peux pas me retenir.» (16 juillet 1949)

«On arrête les rotatives, gros titres à imprimer; on insère cet encart: fusion de Keroassady dans l’Est dans 10 semaines.» (22 octobre 1950)

«donc tu vas avoir le droit à l’un de mes flash-back hollywoodiens.» (17 décembre 1950)

Le programme de travail tel qu’exposé dans la lettre du 6 mars 1947 est impressionnant, où se côtoient trois listes: «classiques que je dois approfondir», «ceux que je devrais connaître quasi par cœur», «il faudra que je connaisse mieux ceux-là». Sont ainsi mentionnés Camus, Céline, Proust, Gide, Kafka, Lautréamont, Joyce, Baudelaire, Rimbaud, Rilke, Auden, Yeats, Mallarmé, Cummings, Pound, Durrell, Paterson, Carlos Williams… Grand vivant, Cassady se veut aussi lecteur considérable, à la recherche d’une «exploration informulée de l’intime». La lettre du 7 janvier 1948 énonce un véritable art poétique: «Il faut, je crois, écrire quasiment comme si on était le premier au monde à dire humblement et sincèrement ce qu’on a vu et vécu, aimé et perdu; nos pensées du moment et nos chagrins et nos désirs; et tout ça en évitant soigneusement les lieux communs, l’utilisation vulgaire de mots rebattus et trucs du même acabit. Il faut être à la fois Wolfe et Flaubert – et Dickens.» Taper sur l’Underwood dernier modèle un «flux continu de pensées», refuser farouchement toute dépendance sentimentale, faire preuve de la plus grande franchise sexuelle (concernant notamment sa bisexualité), pratiquer «la méthode de la saturation», relire une nouvelle fois Balzac ou reprendre Thomas Mann (écouté en conférence discourant sur Nietzsche) sont les armes de l’outlaw cherchant à atteindre «un swing» particulier, nourri de benzédrine, de visions sublimes et d’accords de sax déchirants. Écrire «dans un style démentiel» sera la moindre des politesses envers l’histoire de la littérature traversée à trois cents à l’heure: «Je ne suis plus N.C. Je ressemble beaucoup plus à Baudelaire.»

L’écriture est la meilleure des drogues, et tant pis, tant mieux, si l’on a mal à la main. La voilà la pierre philosophale, transformant «le cauchemar climatisé» – l’expression est de Henry Miller, et désigne un pays qu’il abhorre pour son étroitesse morale – en coulées d’or pur. On n’a en outre jamais si bien rapproché l’écriture de la drague: «Je prends direct un ton complice, totalement subjectif et personnel qui, pour ainsi dire, la ‘transperce jusqu’à la moelle’.» L’authenticité ne se distingue plus du mentir-vrai, tant la sensation et le désir insatiable de conquête guident la plume:

«On a rarement eu l’occasion de lire l’histoire d’un homme démoli à ce point. Bien des lecteurs douteront de sa véracité, mais que ces ‘Saint Thomas’ soient assurés que chaque fait rapporté est authentique.» (page 312)

«De tous les prodigieux bâtards que porte cette terre, je suis sans conteste le plus incroyable des anti-bontédivineseigneurtoutpuissant pour mentir à ce point comme un arracheur de dents, c’estvraic’estvrai» (page 315).

Dans un article resté fameux publié dans le New York Times Magazine en 1952, John Holmes donne une des meilleures définitions qui soient de la Beat Generation: «Les origines du mot beat sont obscures mais la plupart des Américains en comprennent bien la signification. Plus que l’épuisement, il implique le sentiment d’avoir été utilisé, d’être écorché vif. Il implique une sorte de nudité de l’esprit et, en fin de compte, de l’âme: l’impression d’être acculé au tréfonds de la conscience. En résumé, cela signifie être, d’une façon non dramatique, au pied de son propre mur. Un homme est beat lorsque, ayant déclaré faillite, il mise tout ce qui lui reste sur un seul numéro, chose que la jeune génération n’a cessé de faire depuis sa plus tendre enfance.»

Ayant fait de la littérature, pulsée, turbocompressée, un pouvoir de transfiguration majeur, ayant finalement tout misé sur sa capacité d’irruption contre le conformisme social, Neal Cassady fut exceptionnellement, et admirablement, beat: «car Dieu a une nouvelle fois touché ma semence, ça fleurit, je suis en pleine floraison.» (23 juillet 1948)

Un deuxième volume de la correspondance (1951-1967) est en préparation. Dites-moi, Madame, que fait la police?

PS: Que les plus intrépides d’entre vous désireux de prolonger l’aventure de la liberté libre se jettent sans tarder sur l’un des quelques exemplaires encore trouvables d’un livre majuscule, Avec William Burroughs, Notre agent au Bunker, de Victor Bokris, publié par les éditions Denoël en 1985.

PPS: Ne le dites qu’à vos plus proches ennemis.

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l’Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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