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Klaus Mann, fils de Thomas Mann, prix Nobel de littérature 1929, est un romancier appartenant à la jeune génération allemande émancipée, antifasciste et francophile. Homosexuel sans repentance, admirateur de Gide, amoureux au printemps 1926 du surréaliste René Crevel (La Mort difficile, «le livre de confessions le plus important et le plus saisissant de la jeunesse européenne d’après guerre»), la critique ne cesse de l’éreinter pour des mœurs jugées infâmes ou sa complaisance envers la noirceur et l’échec (Siegfried Kracauer). Il est donc de première importance pour lui de trouver un appui, qui, dans le monde de la respectabilité littéraire, l’assurera d’un soutien indéfectible. Stefan Zweig, grand Européen, immense écrivain autrichien reconnu internationalement – La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme sont très vite traduits en de multiples langues – jouera tout d’abord ce rôle, écrivant préfaces et textes élogieux pour son ami.

Cependant, aucune basse flatterie entre ces deux grandes consciences, mais la sensation d’appartenir à un monde commun, cultivé, hautement civilisé, à l’heure où la nation allemande croyant renaître de ses cendres s’effondre moralement. Klaus Mann rappelle avec force que les Nazis sont des voyous se livrant à une opération de grand banditisme intellectuel. Apparaît alors un point de friction avec un maître ayant salué peut-être maladroitement, à l’occasion du triomphe d’Hitler aux élections de 1930, le réveil d’une jeunesse souhaitant en finir avec la politique de papa, et reprendre son destin en main – la sensation d’un parallèle avec la politique française actuelle qu’éprouvera certainement le lecteur n’est pas fortuite. Le travail d’édition de Dominique Laure Miermont est ici remarquable, qui, outre les indispensables notes relatives au contexte d’écriture et aux patronymes évoqués, joint à cet échange de quatre-vingt deux lettres la réponse publique de Mann à Zweig dans un texte intitulé Jeunesse et radicalisme. L’écrivain allemand y affirme se désolidariser totalement d’une génération selon lui définitivement avilie par son vote: «La plupart des gens de mon âge – ou des gens encore plus jeunes – ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réservé au progrès, le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sans aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte.»

Épris de découvertes et d’expériences nouvelles (un tour de la planète relaté dans À travers le vaste monde, une overdose de haschich à Fez prenant une valeur traumatique), Klaus Mann voyage, avec sa sœur aimée Erika, ou la grande Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), écrivain, exploratrice, femme à la sexualité libre. Mais la situation politique intenable oblige l’auteur de Méphisto (déchu de sa nationalité en 1934) à se politiser davantage et prendre très tôt le chemin de l’exil, en France d’abord, puis aux États-Unis, pour se livrer de l’extérieur à une bataille contre un régime homicide. Zweig quant à lui, refusant finalement, au grand dam de son ami, de participer (comme Joseph Roth, Alfred Döblin, Lion Feuchtwanger…) à sa revue antinazie – Die Sammlung – pense que le combat se mènera en écrivant des œuvres: «Je n’ai pas un tempérament polémique, toute ma vie j’ai écrit pour des choses et pour des gens, jamais contre une race, une classe, une nation ou un homme.» Un passionnant débat commence alors concernant la meilleure façon de s’opposer à l’ignominie hitlérienne, Zweig ne cessant d’affirmer la nécessité de s’engager plus avant encore en littérature, plutôt que de participer à l’éparpillement des entreprises collectives de dénonciation qu’il juge vain: «C’est peut-être dans notre obstination silencieuse et déterminée, dans ce que nous formulons au travers de l’art, que réside notre plus grande force» (15 mai 1933). «À une catastrophe aussi énorme, on doit opposer de grandes réalisations, pas des piqûres d’épingle» (18 septembre 1933).

Le 8 septembre 1939, Klaus Mann écrit de New-York: «Il est probable qu’il n’a jamais existé beaucoup de «lecteurs idéaux» dans votre genre; car seuls les esprits productifs savent lire ainsi…»

En 1942, Stefan Zweig se suicide à Pétropolis, au Brésil.

En 1949, Klaus Mann meurt d’une overdose de somnifères.

L’invocation aujourd’hui facile à l’Europe d’Érasme est une histoire pour enfants, quand l’extrémisme xénophobe progresse irrésistiblement.

Ouvrez les livres, et devenez herméneutes.

Correspondance 1925-1941, Stefan Zweig – Klaus Mann, traduction Corinna Gepner, Phébus, 2014

L’inépuisable catalogue « littérature étrangère » des éditions Phébus est une belle façon de perdre la tête, ne faites pas l’autruche –

About the Author

Agrégé de lettres modernes, chargé de cours à l'Université Bretagne Ouest, dont les recherches concernent notamment la littérature contemporaine. Journaliste free lance.

 

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