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2003, je suis en poste dans un lycée un peu chaud de Cergy. Cette année-là, le traditionnel « Hé zy va, espèce de bouffon! », qui agrémente les (fréquentes) altercations entre mes élèves, est remplacé par « Hé zy va, espèce d’intermittent! »

21 juin 2014, à l’occasion de la fête de la musique et à l’initiative de Leonor Canales et de Yano Benay, nous étions nombreux à être rassemblés place de la liberté, à Brest, pour dire notre soutien à tous les bouffons de France, et par là même, défendre un système culturel qui, malgré tout, nous semble fonctionner, car nous croyons que la culture est le support essentiel de l’imagination, du rêve, de l’ouverture d’esprit, de la réflexion, en somme, le pilier de la société que nous souhaitons bâtir.

Ont pris la parole: Matthieu Banvillet, Lionel Le Roux (texte de Loïc Le Cadre), Michèle Bosseur et Claude Morizur, Janick Tilly, Natalia Leclerc, Tony Foricheur, Christophe Rocher, Dalva Rospapé, Éric Guellec, Vincent Cabioch , et Steeve Brudey – qui a lu un texte de René Lafite.

Le texte de Thierry Lorent pour la compagnie Annibal et ses éléphants est en attente de réception.


Matthieu Banvillet, directeur du Quartz, scène nationale de Brest

Le Quartz est partie prenante du Mouvement « Brest pour la Culture ».

Le Quartz est solidaire des intermittents du spectacle. Sans un régime solide, pérenne, sain et équitable pour les intermittents du spectacle, la culture est menacée.

Car le paysage culturel français est ainsi fait. Il repose sur la vivacité des artistes et techniciens dont la plupart sont régis par l’intermittence.

La France a un système culturel que le monde nous envie. Qui génère à lui seul une économie immense, cinq fois plus importante qu’elle ne coûte. C’est-à-dire plus que le secteur de l’automobile, par exemple.

Ce système culturel français participe fortement à l’attractivité de notre pays, au tourisme.

Ce système culturel français permet l’expression créative et l’existence de l’art.

L’art n’est-il pas le poumon d’une société? Sa raison d’être? L’acteur puissant de la vie collective, du vivre ensemble?

Brest le sait. Brest soutient les artistes. Et aujourd’hui, nous voulons ici, ensemble, acteurs culturels, artistes, techniciens, spectateurs, citoyens, adresser à la Culture et à ses acteurs une déclaration d’amour.

Le système culturel français, que le monde nous envie, mérite largement que nous le défendions, en toute circonstance.


Texte de Loïc Le Cadre, lu par Lionel Le Roux

Depuis des années, nous entendons des personnes qualifier les intermittents du spectacle de privilégiés.

Bien souvent ces personnes ne connaissent pas la réalité de nos métiers.

Alors qu’est-ce donc que la réalité de nos métiers? Quelle est donc cette précarité qui nous caractérise?

Nous sommes des travailleurs, qui travaillons pour de multiples employeurs chaque mois.

Notre système nous permet d’avoir une couverture sociale, c’est-à-dire des périodes de chômage qui nous permettent d’avoir un complément de revenu entre deux contrats de travail. Mais nous devons travailler sans cesse afin d’obtenir nos fameuses 507 heures. Notre précarité se situe d’abord là, dans le fait de devoir effectuer nos heures afin d’avoir accès au chômage. Effectuer nos heures, c’est avant tout chercher et trouver du travail. Dans notre branche, plus d’un travailleur sur deux n’arrive pas à obtenir le chômage.

Mais ne considérons pas pour autant ceux qui y arrivent comme des privilégiés.

Car:

Notre métier, c’est devoir choisir entre deux employeurs qui veulent nous embaucher le même jour, au risque de ne plus jamais travailler avec celui dont nous déclinons la proposition de travail.

Ce schéma se reproduit sans cesse, à longueur d’années : nous devons souvent faire des choix stratégiques pour essayer de ne vexer personne. Avec la masse de travail qui baisse d’années en années, c’est la course à celui qui est le plus disponible, le plus formé, et qui accepte de travailler à des tarifs qui se rapprochent du smic, à mesure que le travail se raréfie. Le chantage au travail est quotidien, et cette charge mentale contraint souvent les travailleurs à se réorienter.

Elle est là notre précarité, chômage ou pas chômage.

Notre métier, c’est travailler de nuit, week-end et jours fériés sans aucune compensation de salaire. Presqu’au smic. Pas d’heures de nuit, pas d’heures sup. Partager des week-ends ou des vacances avec des amis ou la famille est exceptionnel.

Notre métier, c’est souvent travailler beaucoup pour être déclaré peu.

La loi nous contraint à ne pas pouvoir déclarer plus de dix heures par jour. Ceci pour protéger les salariés.

Et la réalité?

Par exemple aujourd’hui, le 21 juin.

Il faut bien préparer le matériel et charger le camion la veille, pendant quatre heures, non déclarées.

Arriver sur le lieu de travail le 21, à 9 heures, décharger le matériel, monter les décors, la sono, les éclairages….

Régler la technique le midi, répéter l’après-midi, jouer le spectacle le soir et démonter dans la foulée.

Charger le camion. Ouf, il est 3 heures du matin.

Et le lendemain, décharger le camion et ranger le matériel, pendant trois heures.

Total: 25 heures de travail, payées 10.

Heureusement, ce n’est pas toujours comme ça, mais c’est quand même très, très, fréquent.

Lorsque d’autres travailleurs font leurs trente-cinq heures en cinq jours, nous les faisons souvent en deux jours.

Vous vous dites: oui, d’accord, ils bossent beaucoup le week-end, mais qu’ont-il fait de leur semaine?

Notre métier, c’est établir les plans de feux, apprendre les logiciels ou le matériel que nous allons être amenés à utiliser, avoir des rendez-vous administratifs avec les employeurs, repérer les salles où les spectacles vont jouer, vérifier et établir les fiches techniques, passer des coups de fils interminables, faire des demandes de prêts ou de location de matériel…. Et se former, sans cesse, sachant que nos heures de formations ne sont que dans de très rares cas comptabilisées dans nos heures de travail.

Nous travaillons tous les jours, comme un salarié classique. Mais à la fin de la semaine, on est heureux d’avoir comptabilisé…. vingt heures de travail déclaré.

On nous répond souvent: « Pourquoi vous n’êtes pas payés chaque heure travaillée? ».

Mais vous imaginez le budget? Nous avons pris l’habitude de travailler comme ça en France grâce au régime d’indemnisation des intermittents du spectacle, car nous savons que nous aurons un complément de salaire sous forme d’indemnités chômage, et que si nous facturions la totalité de nos heures passées en création, préparation et autre… à notre employeur, il n’aurait simplement pas les moyens d’acheter nos spectacles ou nos prestations.

Comment font-ils dans les autres pays, où il n’y a pas l’intermittence du spectacle? Un concert en Angleterre, c’est environ deux fois plus cher qu’ici!

Un calcul simple, nous fait dire que chaque salarié français cotise à hauteur de 10€ par an pour notre régime spécifique.

Alors quel choix fait-on? Payer nos concerts, films et autres spectacles deux fois plus chers ou cotise-t-on 10€ par an?


Michèle Bosseur et Claude Morizur, Co-directeurs du Centre National des Arts de la Rue Le Fourneau

Depuis trois mois et encore en ce samedi 21 juin, Fête de la Musique, nous crions à Brest notre opposition à la convention d’assurance chômage négociée le 22 mars par les partenaires sociaux : cette convention est un sale coup pour les salariés, un nouveau pas vers la précarisation des conditions d’emploi du spectacle vivant déjà fragilisé par les accords de 2003. Nous visons, en particulier, l’instauration d’un différé et l’augmentation des cotisations sociales.

En plus de la paupérisation des travailleurs, cette réforme aggrave les conditions de la création artistique, et particulièrement les projets les plus novateurs et les plus fragiles comme ceux des arts dans l’espace public.

À terme, c’est tout un projet de société qui est mis en cause. Fondée sur la solidarité, le partage de la connaissance et la fabrication du bien commun, l’exception culturelle de la République française a du plomb dans l’aile! Persécutée par le monde de la finance et du profit immédiat, cette exception subit depuis une décennie un désengagement croissant du Ministère de la Culture et la prochaine réforme des collectivités territoriales laisse craindre une nouvelle diminution des ressources de nos structures et festivals.

La lutte engagée ici solidairement à Brest n’a pas pour fondement la défense d’un quelconque privilège. Il s’agit au contraire de promouvoir un système adapté aux particularités de nos métiers. Nous sommes guidés par l’intérêt général, nous œuvrons pour une diffusion la plus large possible de la culture au sein de nos sociétés. Nous voulons de plus en plus d’artistes dans le quotidien des habitants, dans nos centres-villes, dans nos quartiers et dans nos communes rurales.

Nous avons pris connaissance des déclarations du Premier Ministre le 19 juin. Trois mots mènent notre action : SOLIDARITÉ, VIGILANCE et COMBATIVITÉ.

L’art est public,

ici à Brest, on y travaille! Que vivent nos actions communes!


Janik Tilly, directrice de Penn Ar Jazz

PENN AR JAZZ, structure musicale brestoise, soutient et s’implique fortement dans ce combat pour défendre l’Art et la Culture dans toute sa diversité.

À l’heure où les questions d’identité (collectives ou individuelles) et de diversité se posent plus que jamais, les démarches artistiques doivent trouver une place forte dans notre société.

Ce qui se joue aujourd’hui avec ce déni de démocratie est essentiel pour notre avenir. Le SMA (Syndicat d’employeurs des Musiques Actuelles, dont Penn ar Jazz est le représentant en Bretagne), comme beaucoup d’autres organisations syndicales, n’a pas été invité à la table des négociations. Les propositions du Comité de Suivi, dont le SMA est membre, n’ont à aucun moment été examinées.

Comment le gouvernement peut-il, dans ces conditions, agréer cet accord!

Je tiens ici à rappeler qu’il ne s’agit pas du conflit des intermittents mais bien des revendications de toute une profession ; en effet les revendications émanent bien de l’ensemble du secteur culturel, et même au-delà : il s’agit de défendre la culture comme élément central de notre société, mais aussi la concertation et le dialogue comme méthode de gouvernance.

Le mouvement est unitaire : les intermittents, mais aussi les permanents et les employeurs et encore de nombreux élus sont unis dans ce combat pour une réforme plus juste et pérenne.

Voilà pourquoi nous demandons au Gouvernement de ne pas agréer l’accord de l’assurance-chômage dans les prochains jours, que l’actuelle convention d’assurance chômage soit prorogée pour laisser le temps aux partenaires sociaux de se remettre autour de la table pour négocier, en tenant compte des différentes propositions qui leur ont été soumises par le Comité de Suivi.

Aujourd’hui c’est la fête de la musique, un moment symbolique pour s’adresser à vous tous. Notre lutte est aussi la vôtre, car c’est bien d’avenir que nous parlons, de construction collective de cet avenir.

Ne lâchons rien, il n’est jamais trop tard!!


Natalia Leclerc, PRAG, université de Bretagne Occidentale

Bonjour,

J’ai 4 heures, c’est ça ? … Ah, non, 3 minutes ?

Dommage, je voulais vous proposer un exercice que je fais faire à mes étudiants, un exercice très formateur – c’est une synthèse de documents.

Dommage, j’avais prévu un sujet, j’avais apporté avec moi la convention cadre « Université, lieu de culture », signée par Aurélie Filippetti et Geneviève Fioraso en juillet dernier.

Le deuxième document était la loi de refondation de l’école de la République, de juillet 2013 également.

Et le troisième, l’accord du 22 mars.

On aurait eu 4 heures, ça aurait été intéressant non?

Dommage qu’on ne puisse pas la faire, cette synthèse, j’aurais pu exercer mes talents de prof sadique, vous voir suer à grosses gouttes et mettre des bâches à tout le monde.

Pourquoi sadique? parce que l’exercice est tout simplement impossible.

La convention cadre « Université, lieu de culture » encourage le développement des pratiques culturelles et artistiques au sein de l’université, notamment en faisant appel aux professionnels de la culture – que sont par exemple les intermittents.

La loi de refondation de l’école de la République rappelle que « l’éducation artistique et culturelle est un puissant levier d’émancipation et d’intégration sociale » et encourage à solliciter des professionnels de la culture – que sont par exemple les intermittents.

Et l’accord du 22 mars… enlève aux professionnels de la culture la possibilité de travailler dans des conditions décentes.

Je me demande donc bien comment nous, à l’école, à l’université, on va pouvoir aider nos élèves et nos étudiants à accéder à l’art et à la culture, si les spécialistes en la matière ne peuvent plus travailler ni, donc, participer au processus.

Vous pouvez réfléchir à cette problématique, bien sûr, mais je vous préviens tout de suite : si quelqu’un trouve la réponse à cette synthèse impossible, je ne suis pas sûre de lui mettre 20!


Pour le Teatr Piba, Tony Foricheur

Kouviadur Orbidus

Ho pediñ a ran, Denelezh ker,

d’an deiz d’an eur a blijo deoc’h

(dalc’hmat e son ar sonerien)

d’un abadenn hep dilhad sul

deuit en noazh deuit en noazh

Fell’ a ra din

ho kaout noazh

Da zañsal e sal va c’halon.

Ma, setu va c’hartenn gouvi

krediñ a ran ne zeuio den

met noz ha deiz

ha sed ul le

e vano dor ma zi dibrenn.

Invitation Prétentieuse

Je vous invite, chère Humanité

le jour et l’heure qui vous plaira

(les musiciens n’arrêtent jamais de jouer)

à une fête sans costume

venez nus venez nus

Je veux que vous veniez nus

danser dans la salle de mon cœur.

Bon, voilà ma carte d’invitation

je pense que personne ne viendra

mais de jour comme de nuit,

j’en fais le serment,

la porte de ma maison restera ouverte.

Ce texte du poète Youenn Gwernig est l’un des premiers que nous avons défendu sur scène quand nous avons créé  le Teatr Piba. C’est une invitation simple – contrairement à son titre. Une invitation à venir tel qu’on est, à partager, à goûter, à aimer (ou pas), à être curieux.

Cette invitation m’a suivi pendant ces quatre années où j’ai exercé ma profession au sein de cette compagnie. Quatre années où nous avons travaillé sans ménager notre peine pour gagner la confiance des collectivités territoriales et pour convaincre nos partenaires de nous coproduire. Mais aussi quatre années à jouer avec les règles changeantes d’une assurance chômage qui confine les artistes et les techniciens dans des espaces de plus en plus restreints à grands coups d’enquêtes administratives, d’études mandataires et autres situations kafkaïennes. Comme si leur seul but était de nous faire renoncer.

Mais nous ne renoncerons pas!

Parce que nous voulons pouvoir continuer à lancer nos « invitations prétentieuses ».

Parce que nous ne voulons pas que le théâtre devienne un rendez-vous de riches culs-serrés autour d’étoiles éphémères, mais qu’il reste ce nécessaire espace de liberté et de création au sein d’une société en plein bouleversement.


Christophe Rocher, musicien

Une chose me frappe dans cette histoire, si j’ai bien compris ce qui s’est passé. 
On a un problème avec la démocratie.

Nous vivons ensemble dans une société qui a des besoins, les écoles, les hôpitaux, les routes, l’équilibre écologique, la communication entre les gens, l’accompagnement de ceux qui souffrent, etc.

La question de l’utilité publique se pose, on doit tous se la poser : 
les CRS, la police, les prisons sont-ils d’utilité publique? ou alors doit-on les laisser entièrement aux mains de systèmes privés, d’actionnaires en recherche de profits financiers? 
La culture, les théâtres, le cinéma, les arts plastiques, la littérature, la télévision sont-ils d’utilité publique? ou alors doit-on les laisser uniquement aux mains de systèmes privés, d’actionnaires en recherche de profits financiers?

J’ai demandé l’autre jour à un CRS dans une manif s’il était payé seulement les jours de manif, ou bien toute l’année… il a rigolé !! moi je ne rigolais pas. On en reparle dans cinq ans, mon gars, quand tu seras intermittent de la police. 
Nous parlons aujourd’hui de la façon dont les métiers discontinus dans le spectacle et l’audiovisuel reçoivent des indemnités de chômage, pas très sexy comme sujet de conversation!! c’est compliqué!! pourquoi tout ce barouf, pourquoi, moi musicien, je suis aujourd’hui autant révolté?

Et bien parce que la démocratie n’a pas fonctionné. La société, c’est vivre ensemble, tout cela est en mouvement permanent, mais chacun doit se sentir représenté, pour pouvoir accepter que le bien des autres nécessite des efforts ou des compromis. Pour cela on vote, des parlementaires travaillent, observent, consultent les organisations du terrain, votent eux-mêmes des lois… dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, ce travail a été fait depuis dix ans par un groupe parlementaire (des députés PS et UMP notamment s’y sont collés, en consultation des intermittents et des précaires, mais aussi des organisations et des patrons). Il me semble que là, la démocratie a fonctionné. En 2003, ça avait bugué ; pour éviter que ça recommence, l’Assemblée Nationale travaille et propose des solutions en prenant en compte les économies et la réalité.

L’Unedic écrit cette réforme du chômage. Parmi ceux qui siègent à l’Unedic, les deux seuls syndicats au courant du sujet sont évincés, au moment de la décision (à savoir CGT et CFE-CGC). L’Unedic n’a d’ailleurs pas non plus pris connaissance des dix ans de travail du groupe parlementaire et donc propose une fois de plus un système débile et injuste, mais qui donne l’occasion au MEDEF, par la provocation, de stigmatiser cette sorte de précaires que sont les intermittents. D’ailleurs, au passage, si on montre que ce système-là marche, alors il marchera pour tous les précaires, les femmes de ménages, les personnes qui travaillent deux heures par jour à des horaires pas possibles, les CRS (là, je plaisante) … n’est-ce pas précisément cela qui fait peur au MEDEF?

Comme la démocratie est bien faite, le gouvernement, qui reçoit la proposition de l’Unedic, doit la ratifier : s’il considère que l’accord proposé ne répond pas à ce qui est bon, il ne signe pas, c’est simple. Or, le peuple a élu un président Hollande, qui s’est doté de ministres, Valls, Sapin puis Rebsamen, Filippetti. Tous, avant l’élection, se sont prononcés en faveur des préconisations des parlementaires. Ils ne peuvent donc logiquement accepter cet accord proposé par l’Unedic. Cet accord va à l’encontre de leurs convictions déclarées avant l’élection.

Le médiateur Jean-Patrick Gille, député, qui avait lui-même participé à la mission parlementaire, et que le gouvernement a nommé pour calmer le jeu, préconise soit de reporter à octobre cette signature, soit de reporter de six mois l’application de la plus contestée des règles proposées, pour pouvoir renégocier avec les plus concernés. Là on se dit qu’on va peut-être s’en tirer.

Une heure après la remise du rapport par Jean-Patrick Gille, Valls nous explique à tous qu’ils vont signer quand même. Mais, comme ils nous accordent que nous avons quelque part raison, ils nous proposent de compenser financièrement la plus contestée des nombreuses débilités de cet accord par l’argent de l’État (argent qui manquera forcement à quelqu’un, ailleurs dans le système !! argent qui ne découle pas de la solidarité inter-professionnelle!!) en attendant d’en reparler, quand? et après? On ne sait pas. Valls nous parle d’un groupe de travail nouveau, et du budget du spectacle qui ne baissera pas. On sait ce qu’il faut faire puisque depuis dix ans, on y pense!

En attendant l’accord sera signé …

Bref, la démocratie ne fonctionne pas, c’est la raison de ma colère, et je crains de ne pas être le seul dans ce cas.


Dalva Rospapé, étudiante

Voici une ébauche de ce que représente pour moi la culture. Cela risque peut-être de paraître un peu basique…

Car pour moi, la culture c’est : aller à un concert, traîner ma sœur dans une expo, faire de la musique avec des amis, aller à la bibliothèque pour emprunter des livres que je rendrai sûrement en retard, c’est apprendre des anecdotes inutiles, aller au théâtre et débattre de la pièce ensuite, aller au cinéma, dessiner, entamer pour la huitième fois l’écriture d’un roman, me rendre à l’atelier théâtre… mais c’est surtout faire preuve de curiosité, s’ouvrir aux autres et toujours s’étonner.

Et quel vide ce serait si rien de tout cela n’existait!


Eric Guellec, conseiller municipal de la Ville de Brest, Vice-Président de Brest métropole océane, membre du Groupe des élu-es communistes et de progrès de la Ville de Brest et de Bmo

S’il me revient aujourd’hui de prendre la parole devant vous, au nom du Groupe des élu-es communistes et de progrès de la Ville de Brest et de Bmo, c’est en raison de l’indisponibilité de notre Présidente, Gaëlle ABILY, en déplacement à l’étranger, pour la culture. Mais soyez assurés de son soutien et de son plaisir de nous savoir si nombreux mobilisés aujourd’hui.

Nous avons choisi d’être présents à ce temps mani-festif organisé en harmonie avec la Fête de la Musique car notre place est aussi parmi vous, au cœur de la mobilisation et de ses enjeux. Depuis plusieurs semaines Brest se mobilise, le monde de la culture et les artistes se mobilisent, pour refuser l’accord intervenu sur le régime d’assurance chômage et proposer une nouvelle ambition pour les artistes et la culture.

On voit bien que quelque chose ne va pas. Le maintien du budget alloué à la création et au spectacle vivant jusqu’en 2017 mis à part, les annonces faites par le Premier Ministre, jeudi 19 juin, ne règlent rien. C’est l’ensemble du dossier qu’il faut remettre à plat. Celui de l’intermittence avec la création d’un véritable statut. Des propositions existent en ce sens. Il s’agit de réfléchir à la place de la culture et aux politiques culturelles dans notre pays. Quelle ambition voulons-nous porter dans les années à venir?

Ce conflit ne se réduit pas à un échange entre un gouvernement et des intermittents. Cette mobilisation interroge l’ensemble de la société, c’est pourquoi le 21 juin nous semblait symbolique du sens de ce mouvement. Il faut écouter et entendre ce qui monte. Les questions posées sont à la fois celles des intermittents, des salariés, mais aussi de toute la société.

La culture n’est pas un luxe, dont en période de crise il faudrait se débarrasser. La culture, c’est l’avenir, le redressement, l’instrument de l’émancipation. C’est le meilleur antidote à tous les racismes, antisémitismes, communautarismes et autres pensées régressives.

Nous réitérons notre volonté que le gouvernement n’agrée pas l’accord et œuvre à la relance d’un véritable dialogue social, au nom du respect des travaux menés en amont, des propositions expertisées du comité de suivi et des commissions parlementaires, témoignant de la volonté responsable des professionnels rassemblés autour de l’exigence d’une réforme juste et durable.

Je vous remercie pour votre attention.

 


Vincent Cabioch, gérant et chargé de communication de la compagnie Impro Infini, professionnel associé au Master 2 Management du spectacle vivant – UBO

Bonjour à toutes et tous,

Je porte un shalwar, c’est un pantalon traditionnel turc ; j’ai le crâne rasé et il m’arrive régulièrement de laisser pousser ma barbe, mais je ne suis pas un islamiste.

Mon fils s’appelle Korneli, il est scolarisé dans une école Diwan où il apprend le breton ; je suis pour une Bretagne à cinq départements, mais je ne suis pas nationaliste.

Je travaille dans une compagnie de théâtre, avec des artistes et des techniciens professionnels du spectacle, mais je ne suis pas un privilégié.

Nous ne sommes pas des privilégiés !

 

J’aimerais aujourd’hui, à l’occasion de ce nouveau rassemblement de « Brest marche pour la culture », vous lire un court texte extrait de La Nuit de Elie Wiesel :

 

« Je réussis à me creuser un trou dans cette muraille d’agonisants, un petit trou par lequel je pus boire un peu d’air.

– Père, comment te sens-tu ? demandai-je, dès que je pus prononcer un mot.

Je savais qu’il ne devait pas être loin de moi.

– Bien ! répondit une voix lointaine, comme venant d’un autre monde. J’essaie de dormir.

Il essayait de dormir. Avait-il tort ou raison ? Pouvait-on dormir ici ? N’était-il pas dangereux de laisser s’évanouir sa vigilance, même pour un instant, alors que la mort à chaque moment pouvait s’abattre sur vous ?

Je réfléchissais ainsi lorsque j’entendis le son d’un violon. Le son d’un violon dans la baraque obscure où des morts s’entassaient sur les vivants. Quel était le fou qui jouait du violon ici, au bord de sa propre tombe ? Ou bien n’était-ce qu’une hallucination ?

Ce devait être Juliek.

Il jouait un fragment d’un concert de Beethoven. Je n’ai jamais entendu de sons si purs. Dans un tel silence.

Comment avait-il réussi à se dégager ? À s’extraire de sous mon corps sans que je le sente ?

L’obscurité était totale. J’entendais seulement ce violon et c’était comme si l’âme de Juliek lui servait d’archet. Il jouait sa vie. Toute sa vie glissait sur les cordes. Ses espoirs perdus. Son passé calciné, son avenir éteint. Il jouait ce que jamais plus il n’allait jouer.

Je ne pourrais jamais oublier Juliek. Comment pourrai-je oublier ce concert donné à un public d’agonisants et de morts ! Aujourd’hui encore, lorsque j’entends jouer du Beethoven, mes yeux se ferment et, de l’obscurité, surgit le visage pâle et triste de mon camarade polonais faisant au violon ses adieux à un auditoire de mourants et de morts.

Je ne sais combien de temps il joua. Le sommeil m’a vaincu. Quand je m’éveillai, à la clarté du jour, j’aperçus Juliek, en face de moi, recroquevillé sur lui-même, mort. Près de lui gisait son violon, piétiné, écrasé, petit cadavre insolite et bouleversant. »

 

Alors aujourd’hui, une fois de plus, on s’attaque à la création.

Depuis quelques années déjà, insidieusement, on s’attaque également à l’instruction, à la recherche, à l’action sociale.

Petit à petit, il me semble que s’assèche le modèle de société que voulurent construire ceux qui vécurent le gouffre monstrueux de la seconde guerre mondiale : la capacité offerte au plus grand nombre d’accéder au monde des idées, de la connaissance, de l’invention, de l’imagination, de la poésie….

Une société a la culture qu’elle mérite.


 

René Lafite (auteur brestois, ancien directeur de Bretagne en Scène, René Lafite a toujours défendu la Culture et l’éducation populaires) – texte lu par Steeve Brudey

« Je crois qu’on ne peut vivre qu’en s’identifiant passionnément, et absolument, à un point de vue » Peter Brook

ÊTRE AU MONDE

Dans ces jours traversés de bruit et de fureur, il peut paraître dérisoire de se préoccuper de culture et plus particulièrement de théâtre alors que le monde grince à nos portes. Mais comment ne pas se laisser entrainer par toutes les dérives offertes à nos angoisses et à nos peurs? Comment ne pas se laisser aller à tous les divertissements aussi commodes que consolants, pour oublier les misères du temps?

Pour être au monde, encore faut-il pouvoir le rêver, le transcender, l’écrire, le jouer, pour le transformer et l’inventer à nouveau. La place du théâtre est sans doute là, dans ces déchirures ouvertes à nos questionnements.

Il n’y a de vérités que provisoires mais il est des convictions nécessaires.

Septembre 1993

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s'appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien... Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien...).

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