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Les spectateurs du Quartz ont eu la chance d’assister à deux mises en scène aussi différentes que réussies de Tchekhov, celle d’Une Mouette, par Isabelle Lafon, et d’Oncle Vania, par Éric Lacascade.

Traditionnellement, le théâtre de Tchekhov est monté en costumes, avec autant de comédiens que de personnages – parmi lesquels, soyons honnêtes, nous peinons toujours un peu à nous repérer. Les relations familiales – parfois recomposées – et amicales – au sens large – sont variées, et le spectateur a besoin de temps pour entrer dans l’univers de la pièce et saisir l’ensemble des enjeux.

Du temps, c’est ce dont Isabelle Lafon a choisi de priver ses spectateurs. Chaque comédienne joue plusieurs rôles, sans autre costume que ce qui semble être sa tenue quotidienne, sur une scène sans décor, sans autres déplacements qu’un pas en avant à chaque acte. Les cinq femmes sont en ligne, en face du public, et parlent – disent le texte, réduit à l’essentiel.

Le spectateur ne risque pas de croire que le théâtre de Tchekhov, c’est « comme dans la vraie vie », que c’est une tranche d’existence au sein de laquelle on peut – on doit – trouver une tragédie.

Face à Une Mouette, on n’a que le squelette de la tragédie, et on entend cliqueter les os. Une Mouette, c’est l’histoire d’un jeune homme, Treplev, qui rêve de devenir écrivain, mais dont la mère, Arkadina, est une actrice à l’ego surdimensionné, et d’une jeune femme, Nina, qui rêve de devenir comédienne, et qui échoue. Entre ces trois personnages, se tient l’écrivain renommé mais médiocre, Trigorine : il est l’amant d’Arkadina, mais il est aimé de Nina, à qui il fait un enfant – qui meurt.

Une Mouette – et Isabelle Lafon a choisi de traduire le titre ainsi à l’encontre du conventionnel La Mouette – n’a donc rien à voir avec un traité d’ornithologie. Comme l’albatros des Fleurs du mal, la mouette figure l’envol et la liberté de l’artiste. Mais comme l’oiseau de Baudelaire, la chute est rude : sur terre, l’albatros a du mal à marcher, il est maladroit, encombré de ses ailes trop larges. La mouette, elle, est abattue en plein vol et son cadavre est malmené.

Tchekhov semble donc éclairer l’aspiration à l’art d’une interrogation sans complaisance. À la fin de la pièce, Treplev se suicide après que Nina l’a quitté, manifestement condamnée à jouer des mauvaises pièces devant un public ignare. Quel contraste avec l’enthousiasme des deux jeunes gens au début de la pièce, quand Nina jouait la pièce écrite par Treplev et que celui-ci appelait de ses vœux l’invention de « nouvelles formes », pour ranimer un art moribond !

L’audacieux spectacle d’Isabelle Lafon apporte cette nouvelle forme. Le texte fait ressortir les traits saillants de la pièce, mais le but n’est pas d’en proposer une lecture express, un reader digeste, et le souci n’est pas d’épargner au spectateur paresseux l’ennui d’un spectacle de trois heures. Car le spectateur paresseux est électrifié par ce travail exigeant. Il doit sortir de sa torpeur : il ne peut pas se raccrocher à un jeu emphatique et à une diction ou des effets sensationnels. Tout est réduit au minimum, les gestes sont millimétrés, les déplacements sont esquissés. Mais l’ensemble est puissant et la performance d’acteur imposante.

Dans l’acte I, Nina et Treplev aspirent à faire advenir une réalité, et la scène que joue Nina est celle d’un démiurge. Comme Prométhée ou Adam, elle nomme, invoque et appelle à la vie les « hommes, lions, aigles et perdrix, cerfs aux longs bois, oies, araignées […] en un mot toutes les vies » disparues de la surface de la terre. Arkadina tourne ce spectacle en dérision – « C’est dans le genre décadent » – et Treplev, écœuré, l’interrompt.

Les cinq comédiennes d’Isabelle Lafon – dont Isabelle Lafon elle-même – mènent ce projet démiurgique à bout, et font advenir la réalité sur scène, par la seule puissance de la parole, du verbe devrait-on dire.

Le poids de la parole dans ce spectacle est souligné par le choix d’énoncer certaines didascalies du texte de Tchekhov. Les frontières entre théâtre et récit en sont brouillées et Isabelle Lafon, qui incarne Arkadina, pourrait être le narrateur de cette histoire. La parole, matière première du théâtre, y a un tel rôle qu’on se demande s’il ne faut pas plutôt parler de lecture ou de veillée contée. Mais ce spectacle est bien un spectacle – et ce qu’il donne à voir, c’est le surgissement de la parole et, par elle, le surgissement d’un univers.

Et malgré l’économie de moyens (c’est peu de le dire !), le spectateur y croit. Antoine Vitez, dont Isabelle Lafon a utilisé la traduction, estime que cette pièce est tout imprégnée d’Hamlet – les rapports entre les personnages le suggèrent et des citations de Shakespeare faites par Tchekhov confirment qu’il y a au moins pensé. Hamlet repose sur une unique question : le prince du Danemark doit-il faire confiance au spectre – tout de même revenu de l’enfer ! – et venger la mort de son père ?

Si Une Mouette est le squelette de la pièce de Tchekhov, elle est peut-être aussi son spectre. En tout cas, elle est une apparition, car elle brise l’illusion théâtrale pour nous montrer des comédiennes dont on se demande d’abord si elles savent qu’elles sont au théâtre, et qui de là, font bel et bien advenir la pièce de Tchekhov. Le public peut donc faire confiance à ce spectacle : les comédiennes sont essentiellement porteuses de parole, tandis que leur corps, peu loquace est étonnamment éloquent. Elles proposent ainsi une nouvelle forme, une épiphanie théâtrale, qui emporte à coup sûr l’adhésion du spectateur – même paresseux.

 

 

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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