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NL. François Morel, qui êtes-vous?

François. Que dire d’autre? Un gars avec un bon coup de fourchette. Souvent de bonne humeur. Et… voilà.

NL. Que lisez-vous en ce moment?

Pas grand chose. Si, des BD. Quand je rentre chez moi, je cherche un bouquin qui ne me prend pas trop de temps, donc je lis des bandes dessinées. Je viens d’en lire une sur Lip (ndlr : Lip, des héros ordinaires, sur la manufacture d’horloges), c’est très beau. Il existe de nombreuses bandes dessinées intéressantes qui s’apparentent à des reportages.

Sinon, j’ai apporté le dernier Anna Gavalda. Je vais le lire pendant mes vacances en Bretagne, d’ici quelques jours.

La semaine dernière, j’avais pris avec moi Banlieue Sud de René Fallet. Je me dis que dans un de mes spectacles, je citerai René Fallet. Dans ses ouvrages, on trouve des pages très poétiques, de la poésie un peu populaire, que j’aime bien. Et finalement, je n’ai pas beaucoup lu parce que j’ai fait une crise d’écriture. À chaque fois que j’avais un moment, j’écrivais… un spectacle pour Olivier Saladin et moi.

NL. Vous avez identifié ce qui génère ces crises?

L’autre jour, j’ai vu Olivier Saladin dans un spectacle de Jacques Bonnaffé… et voilà, j’ai eu envie d’écrire des scènes pour nous.

crédit photo : Julie Lefèvre - François Morel

NL. Dans La fin du monde est pour dimanche, quelle place occupent les images?

L’image n’est jamais une inspiration pour mon écriture. Dans le cas présent, j’ai accordé toute ma confiance à Benjamin Guillard pour la scénographie et l’utilisation des images – que je n’ai pas choisies, mais sur lesquelles j’avais un droit de regard. Ma parole les fabrique derrière moi. Dans ce spectacle où je suis complètement seul sur scène, cela me tranquillise… Au moment de la création, je ne suis jamais sûr de moi, le metteur en scène, qui est plus jeune que moi, en a d’ailleurs été surpris. Je me disais que les sujets abordés dans ce spectacle étaient sombres, pas drôles… et cela m’inquiétait.

NL. Oui, d’ailleurs, je me suis demandé durant tout le spectacle si je devais rire ou pleurer.

On a tous les droits. J’avais peur que ce soit des sujets trop graves mais ce que le public semble retenir, c’est l’émotion. Maintenant, je comprends mieux pourquoi. Finalement, même dans l’histoire de l’huître, il y a quelque chose d’émouvant parce qu’elle évoque la rencontre, la séparation… des choses personnelles qui peuvent résonner en chacun.

Et puis, dans ce spectacle, la question du rapport au public est très présente. Elle intervient sous une forme comique, et pourtant, quand j’écoute Barbara (Ma plus belle Histoire d’amour…), j’ai envie de pleurer. C’est un hommage à cette femme et en même temps j’en ris, prenant ce qu’elle dit au pied de la lettre. J’aime jouer sur cette limite entre émotion et dérision. C’est sans doute pour cela que je fais des spectacles et pas de la politique… si je devais affirmer des choses clairement, ce serait compliqué.

NL. Le temps qui passe nous ramène inévitablement à la mort… Comment aimeriez-vous mourir?

Je n’aimerais pas mourir. Pas sur scène en tous cas. Pour l’instant, ma vie me plaît. J’aimerais mourir le plus tard possible.

JL. Bon, et l’huître, elle sort d’où? 

Ça… je ne sais pas. Au début, je pensais écrire un recueil de nouvelles mais je n’en ai fait qu’une. C’était une courte crise…

NL. Dans votre spectacle, vous renvoyez votre petit-fils au dictionnaire, plusieurs fois…

Oui, le mot est le point de départ. Mais tout le théâtre n’est pas fondé, selon moi, sur la parole. Il y a des spectacles sans mots qui m’ont beaucoup plu. Et je pense que mon spectacle n’est pas constitué uniquement de mots. Je suis attaché au corps qui parle et j’aime qu’il y ait un engagement physique sur le plateau. J’apprécie qu’on me complimente sur l’écriture, mais dans le fond, j’ai surtout envie que les gens soient émus, qu’ils puissent se référer à cet homme dans le métro, par exemple. Ce spectacle prend sa source dans le papier, mais il est construit par rapport au plateau. Jeannine existait avant la création, mais elle a évolué. Il y a quelques passages qui sont nés uniquement du plateau, d’un travail d’improvisation, notamment celui du grand-père qui déblatère sur la semaine (ceux qui sont plutôt du lundi, et les autres du vendredi) et qui par ce biais apporte un éclairage sur le titre du spectacle, La fin du monde est pour dimanche.

JL. Vous parlez d’engagement du corps, comment travaillez-vous cette dimension? Êtes-vous accompagné?

Là, en l’occurrence oui, par le metteur en scène. Un chorégraphe m’a également apporté son regard mais ce que je fais sur scène ne ressemble en rien à une chorégraphie, et j’avais honte que, dans certains programmes, apparaisse ce terme, par rapport à ceux qui réalisent un vrai travail dans ce sens. En revanche, je prends le plateau avec mon corps, sans chercher nécessairement à ce que cela soit beau. Raymond Devos ne mettait pas uniquement des jeux de mots les uns à la suite des autres, c’était quelqu’un qui avait un engagement corporel formidable.

NL. Vous aviez une grande présence scénique hier soir, car votre voix ne semblait pas soutenue par un micro. 

Je remercierai l’ingénieur du son! Dans toutes les salles, il y a un soutien au moins au début lorsque le grand-père s’exprime en même temps que la musique, et dans le passage de la Nativité. Dans une grande salle comme celle du Quartz, je demande un petit soutien tout du long. Devant une assemblée importante, j’ai souvent un léger trac, ce qui peut me conduire à mettre trop d’énergie au début et à me casser la voix.

François Morel, crédit photo Julie Lefèvre

JL. Vous citez Barbara, et puis souvent Brassens, Moustaki, Aragon… est-ce qu’il y a des figures actuelles qui vous inspirent?

Je suis assez proche de Vincent Delerm. Je ne sais pas s’il m’inspire. Il ne m’inspire pas comme les anciens, parce que la chanson est formatrice quand on a quinze ans… mais j’admire l’écriture de nombreux textes. Par exemple, la chanson de Biolay, Ton héritage est une chanson que j’adore. J’aime beaucoup Pierre Lapointe. Ce n’est pas parce que je suis à Brest, mais Miossec également.

En littérature… le dernier bouquin que j’ai lu et qui m’a impressionné, c’était celui de Maylis de Kerengal, Réparer les vivants.

JL. Et Godard  (ndlr : La fin du monde est pour dimanche commence par un extrait de Pierrot le Fou, avec Anna Karina)? Vous comprenez sa vision négative du monde actuel. Lors de sa venue à France Inter la semaine dernière, il a dit « on communique beaucoup, mais il n’y a pas de lien ». Qu’en pensez-vous?

C’est pas mal comme phrase, non? Je pense qu’il a dit des choses moins brillantes. Il a un tel goût du paradoxe, quelque chose de presque enfantin, que ce jour-là, à chaque question que lui posait Patrick Cohen, il répondait non. Je n’approuve pas tout ce qu’il dit, et surtout pas son point de vue sur le devenir des films. Il me semble important de restaurer les films, et selon lui, il faut les détruire.

NL. Est-ce que le théâtre marche encore comme lien social?

J’ai l’impression que je parle à des gens, le soir, au théâtre. C’est un endroit qui, selon moi, leur permet véritablement de partager un moment ensemble, de se consoler, de prendre de la distance par rapport à des sujets qui angoissent. Les grands sujets existentiels s’expriment un peu dans les théâtres.

NL. Dans votre spectacle, est-ce qu’on peut dire que le réel se confronte à la poésie?

Il n’y a pas vraiment de réalisme… même si c’est vrai que l’on pourrait croiser Jeannine dans la banlieue de Brest, dans son pavillon où elle écouterait Sheila. Je ne sais pas si c’est poétique, mais en tous cas, je l’aime bien, ma Jeannine. Si c’était ma voisine, je l’aimerais bien, j’aimerais bien discuter avec elle, et si elle me racontait des trucs sur Sheila, je ne serais pas dans la moquerie, ni dans le cynisme. Chacun se débrouille avec sa vie et son histoire. Plutôt que de la montrer du doigt, je me dirais qu’elle a eu des malheurs, et que Sheila, c’est son rayon de soleil. J’aime bien le mot « dignité ». Elle est digne, Jeannine. Elle ne dit pas tout, elle raconte des petites choses sur sa vie, mais elle reste digne. En fait, on pourrait faire tout un spectacle autour de ce personnage.

JL. Est-ce que la moquerie peut être une forme d’humour? Y avez-vous recours?

Oui, bien sûr, je suis un peu moqueur, notamment dans les chroniques du matin… 

JL. Est-ce qu’on peut être moqueur et respecter la personne dont on se moque?

Il y a un procédé chez certains humoristes qui s’apparente à de l’acharnement. Et j’essaie de ne pas m’acharner, même sur des gens que je n’aime pas du tout. Par exemple, sur Nadine Morano, je pourrais écrire une chronique tous les jours mais je ne le fais pas. Quand les humoristes s’acharnent, ils donnent à ces personnages une importance qui est presque dangereuse.

Donc, je ne m’acharne pas, je dis les choses comme je les ressens. C’est un point de vue, je n’ai pas raison. Et j’essaie de m’énerver ou de me moquer pour de bonnes raisons. Je ne vais pas me moquer de Chirac parce qu’il est vieux et malade, je trouve ça épouvantable. Il y a quand même pas mal d’humoristes qui se moquent des vieux et je trouve ça terrible de bêtise. En plus, si ma mère écoute cela, elle va se dire qu’on se moque d’elle. Lorsqu’on se moque de Jeanne Moreau par exemple, on se moque de quoi? De son âge? de sa voix de fumeuse? J’ai plutôt envie de lui dire qu’elle nous a donné de belles émotions.

Il s’agit d’avoir une éthique et de choisir ses sujets. En ce qui concerne la petite conne (ndlr : il s’agit d’une chronique sur France Inter, en lien avec des insultes racistes proférées à Christiane Taubira par une enfant de dix ans), je suis revenu dessus parce que je n’avais pas compris qu’il n’y avait qu’une seule enfant. Se moquer d’une petite fille devant un million et demi de personnes, c’était un peu exagéré. J’ai donc ajusté mon propos en disant que je retirais le « petite conne » et que je gardais tout le reste.

NL. Vous avez une responsabilité en tant qu’artiste? Une fonction sociale?

Je n’imagine pas vraiment que j’ai une fonction sociale. Mais je crois qu’à travers le théâtre, je contribue au lien social. De plus en plus, les gens sont seuls et accablés par des contraintes, par une vie complexe. Lorsqu’ils s’attardent un peu à la fin du spectacle, qu’ils restent ensemble parce qu’ils ont passé un bon moment, alors là, oui, nous, les artistes, avons une fonction importante, une responsabilité.

Le théâtre est un espace qui réunit encore les gens, alors que l’on fait tout pour les séparer. Lorsque je vois la couverture de Télé 7 jours, avec une star en première page, je ne sais jamais de qui il s’agit, je ne connais pas ces gens-là. Quand on était petit, on avait des références communes, tout le monde, toutes les générations connaissaient Jean Gabin, Guy Lux, Jacques Chancel, Georges Brassens… maintenant, il y a des chanteurs pour vieux et des chanteurs pour jeunes… c’est terrible, non ? Quand on est jeune et que l’on se construit à l’encontre de l’image de ses parents, on a ses artistes à soi, mais j’ai le sentiment qu’avant, il y avait des passages plus importants entre les générations.

Donc oui, je pense que le théâtre réunit les gens, effectivement. Il y a quelques années, la télévision pouvait encore avoir cette fonction mais aujourd’hui, chacun évolue devant un écran personnel à la maison.

NL. Vous avez une idée de la sociologie de votre public?

Des gens qui vont au théâtre. J’imagine qu’il y a assez peu d’ouvriers. Mais je ne suis pas sûr que ce soit une question d’argent, parce que les ouvriers vont parfois voir des spectacles qui coûtent très cher, où l’on entasse les spectateurs, sans respect. Je ne sais pas exactement comment faire pour améliorer la mixité sociale de mon public. Ceci dit, je pense qu’il présente une mixité plus importante que celui d’autres spectacles. Sur Le Bourgeois Gentilhomme, il y a beaucoup d’enfants, parce que c’est au programme des collèges et que cela représente un moment familial: les parents sont contents de le voir avec leurs enfants.

Sur les autres spectacles, je pense qu’il y a mon public France inter, ce qui est étonnant parce que je ne parle que trois minutes par semaine.

NL. Comment vous percevez le rapport Paris-province dans l’organisation culturelle?

Je pense qu’il y a de moins en moins d’éloignement de la province et que le paysage culturel a évolué depuis cinquante ans. À cette époque, les grands noms venaient essuyer les plâtres en province. Maintenant, il y a des gens cultivés partout, les abonnés du Quartz voient autant de spectacles qu’un Parisien, voire plus. Je joue de la même manière en province qu’à Paris, je n’essuie pas mes pieds sur la province pour aller jouer à Paris, je ne rode pas un spectacle et je trouve la notion horrible. J’ai entendu un célèbre humoriste dire récemment: « je rode en province », et je trouve cela vieil esprit, curieux. Je crée en province, je joue à Paris, je retourne en province. Si je ne jouais jamais à Paris, ce serait inquiétant pour moi…

Il y a quelques endroits encore où l’on sent une reconnaissance du public de venir si loin… mais ce n’est absolument pas le cas de Brest, où le Quartz existe depuis bientôt trente ans. Et puis moi, je suis un provincial.

JL. Qu’est-ce que vous avez vu, enfant, dans l’Orne? Le cirque, comme dans La fin du Monde est pour Dimanche?

Oui, le cirque Pinder. Cela m’avait beaucoup plu. Georges Moustaki quand j’avais 12 ans… Je me souviens, c’était le 4 avril 1972.

NL. Que pensez-vous du choix des artistes, annoncé dans la presse aujourd’hui, de ne pas jouer à Avignon en présence des ministres?

Je pense que le mieux est quand même de faire son travail. Je ne me rendrais pas service en refusant de jouer en présence d’un ministre. Je ne jouerais pas mieux, pas moins bien, c’est un spectateur comme un autre. Je pense que l’on a toujours raison de jouer et que c’est la meilleure manière de défendre notre statut et la raison pour laquelle nous faisons ce métier.

Je comprends en même temps la colère des intermittents et je crois que l’on est assez démuni. Il y a des déclarations d’une telle violence de la part du patron du MEDEF… c’est incroyable.

JL. Hum, comment choisissez-vous vos chemises?

Ha, oui, on ne m’a parlé que de ça l’autre jour, à France Inter. J’en portais une avec des petites radios… Mais hier soir j’avais une chemise blanche. En même temps, la chemise à motifs, c’est bien parce que je mange parfois salement.

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François Morel présentera son livre Je veux être futile à la France, mercredi 28 mai à 18h, à la librairie Dialogues.

Dernière séance de La fin du monde est pour dimanche, au Quartz, mercredi 28 mai à 20h30.

 

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