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Pippo Delbono, singulier personnage… De l’âme, il en a, du caractère, à n’en point douter, il en a aussi. Il en faut, pour oser pointer du doigt le spectateur, pour lui plonger le nez dans le réservoir d’indifférence qu’il traîne au quotidien sur lui, à la place du cœur. « Dopo la Battaglia » me fait penser à une cire trop chaude qui ôterait brutalement d’une peau tranquille quelques poils bien ancrés. Ô douleur, ô tes vertus ! Pippo n’est pas un homme qui a foi en l’humain ; il dénonce et vomit ses semblables, les « normaux », ceux qui croient voir mais sont aveugles, ceux qui croient écouter mais ne font qu’entendre. Face à ces oreilles sourdes, Pippo déchaîne sa voix, sans retenue, à outrance, sans pudeur, avec l’énergie du désespoir, presque; face à ces yeux aveugles, le ballet de ses compagnons de scène, dont plusieurs naufragés du paquebot des communs mortels, compose une fresque tantôt immobile, tantôt d’une énergie affolante, jamais vaine. Le mouvement incarne dans les corps la puissance et la sincérité de la voix. Face à ces hommes et ces femmes « différents », si grands par leur présence naturellement imposante sur scène, on ne peut être qu’interpelés. Quoi, aurions-nous oublié ce qui fait l’essence de l’Homme ? L’état du monde en serait-il une preuve formelle ? L’emploi de la vidéo, comme témoin récurrent de cette réalité, choque volontairement la rétine. Ce spectacle culpabilisant, dénonçant des mères qui éduquent leurs enfants à l’indifférence, est noir d’un bout à l’autre. Noir, oui, malgré le rouge et le blanc des jupons des magnifiques danseuses, malgré les rires qui émergent à l’apparition de personnages en costumes souvent décalés, drôles. Il y a une beauté presque indécente dans ce spectacle, la beauté du désespoir, quand toutes les forces sont lâchées en dernier recours : l’énergie brute. Narrateur hypnotisant, Pippo tient le public comme un conteur à la voix envoûtante. Il dirige en main de maître ce ballet décousu, entraîne son public dans sa tourmente intérieure. On ne ressort pas confiant de cette séance éprouvante. On ressort ébranlé, sans quoi on n’a pas de cœur. Mais on ressort aussi presque en colère contre le metteur en scène, qui, en choisissant son camp de manière aussi ouvertement catégorique, stigmatise ses semblables au lieu de leur montrer un chemin.

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