Brest hanté par quinze spectateurs

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Les 16 et 17 mai 2014, dans le cadre du festival Les Humanités, Mickaël Phelippeau a présenté Portraits fantômes. Après avoir vécu trois jours chez trois personnes volontaires, il a proposé une performance fondée sur ce qu’il a capté de l’esprit de ses cobayes.

Portraits fantômes, c’est d’abord une expérience urbaine. Former le groupe de quinze personnes dans le hall du Quartz, faire l’appel, et attendre les retardataires au rendez-vous et enfin, se mettre en marche, en partant tous, si possible, dans la même direction. Aller jusqu’au premier appartement à pied, en bloquant la circulation par notre lenteur. Aller jusqu’à l’appartement suivant en tram, en bousculant les autres passagers et s’entendre dire « Ah les gens ! » quand on les empêche de descendre à leur arrêt. Aller jusqu’au troisième appartement en se demandant où on est – pourtant pas très loin du centre-ville. Monter dans les appartements en parlant fort dans la cage de l’escalier – alors que chez nous, on demande toujours à nos enfants de respecter les voisins. Enfin, rentrer chez soi en épiant les passants et en se demandant si on ne vient pas de croiser ceux chez qui on vient de passer un moment pour assister au travail de Mickaël Phelippeau.

Portraits fantômes, c’est aussi une rencontre avec l’altérité, mais une rencontre qui déplace les lignes, puisqu’on est chez l’autre, en son absence, avec une bande de gens, et un artiste, qui lui aussi, a fait intrusion. Mais bien qu’on ait forcé l’intimité de ces appartements, on se sent à notre place, dans les fauteuils, dans les meubles, dans les bibliothèques des cobayes. Car la rencontre que l’on fait, ce n’est pas seulement celle du fantôme des habitants des appartements, fantômes incarnés par Mickaël Phelippeau. C’est aussi une rencontre avec le groupe, puisqu’on ne peut pas s’empêcher, dans cette configuration, d’observer les réactions des autres spectateurs, et que, si l’on veut, au lieu d’envoyer des SMS ou vérifier ses mails, on a même les trajets pour bavarder avec eux. Enfin, c’est surtout une rencontre avec soi-même.

L’ordre du voyage entre les appartements nous y invite, puisque dans le premier, un mur entier est couvert d’un miroir. Son habitant est un homme de théâtre. Assis face à ce miroir, les spectateurs se regardent et se voient en photo de famille. Et ils se regardent regardant la performance de Mickaël Phelippeau, qui leur tourne obstinément le dos et ne leur adresse pas un regard, reconstituant une quatrième muraille très impénétrable. Si bien que le regard du spectateur va au salon, à Mickaël Phelippeau, aux autres spectateurs, et, nécessairement, en définitive, à soi-même.

Une fois que le spectateur s’est bien vu dans l’autre, s’est bien vu comme autre, est bien ancré dans cette posture de spectateur de soi-même, le voyage continue dans l’appartement d’une dame « porteuse de handicap » comme on dit désormais. Aucun membre du groupe ne vit le handicap, et pourtant, chez elle, à la lecture d’un texte autobiographique – ou était-ce une pseudo-autobiographie écrite par Mickaël Phelippeau, inspiré par les lieux et par ce qu’il a imaginé de son habitante ? – le spectateur se dit qu’il pourrait être cette dame. Il n’est plus besoin de miroir pour que l’on sente sa propre présence, la plénitude de cette présence, et que dans l’instant de la performance, on soit l’habitante de l’appartement. Qu’on soit le même et l’autre.

Avec le troisième appartement, la perte des repères est achevée, on est soi-même et tout autre. Mickaël Phelippeau nous attend revêtu d’une robe, il est midi, on est à une soirée, il réalise une chorégraphie ridicule. Ici, plus de textes, plus de paroles, mais une vidéo, qu’il a faite. On est d’abord dans le quartier de l’appartement, puis l’artiste y monte, toujours avec sa caméra, et filme un film qu’il fait passer sur son écran d’ordinateur : c’est le spectacle de fin d’année d’un groupe d’enfants qui dansent la chorégraphie ridicule de tout à l’heure. Et on ne sait pas si ces fillettes sont des fillettes ou des jeunes femmes, leur gestuelle d’adultes est maladroite mais jamais touchante, ce sont des Lolita qui nous mettent mal à l’aise. Et là, on est content de se sentir là, dans l’instant. On est content d’avoir fait ces voyages de l’autre à soi-même et de soi-même à l’autre, et on se dit que cette perte de repères nous a permis de nous sentir plus présents.

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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