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Sardine (Elisa Ruscheke) et Gabriel (Carol Cadhilac) se sont rencontrés pendant les vacances que Gabriel vient passer en Bretagne, où vit Sardine. On suit leur enfance et leurs jeux, leur adolescence et leurs délires rock’n’roll, leur âge adulte et leurs décisions. Sardine et Gabriel sont reliés par un élastique qui se tend et se détend au gré des distances qui les séparent.

 

À la renverse est une pièce de théâtre, mise en scène par Pascale Daniel-Lacombe, mais c’est aussi un récit de vie, de deux vies, en réalité. Le récit de deux parcours qui ne cessent de se croiser, de s’éloigner et de se retrouver, de se manquer alors qu’on attend une rencontre, de se rejoindre tout de même – peut-être.

Le spectacle est très émouvant – surtout pour ceux qui ont déjà vécu une bonne tranche de leur propre existence, et savent ce que c’est que de faire des choix, de prendre des décisions qui conditionnent un destin, de tourner radicalement la page ou au contraire de s’obstiner à poursuivre un objectif, un rêve ou une chimère.

Les enfants les plus jeunes, eux, ne comprennent pas tout (« quel élastique ? » entend-on chuchoter) mais sont subjugués par ce qui se passe sous leurs yeux : une scène bifrontale qui figure une route, une digue, un pont d’envol, une rampe de lancement, mais aussi l’allée au bout de laquelle se trouve le banc bleu de Sardine et Gabriel. Ils entendent un texte qui déplie la réalité : les personnages vont et viennent sur la structure – on est au théâtre – et parlent de leur passé, se remémorent des souvenirs de moins en moins lointains, des souvenirs qu’ils jouent – et par la mémoire, on accède à un deuxième voire un troisième niveau de réalité. Ils parlent aussi de leurs rêves, de leurs projets, et le spectateur se projette avec eux, même quand Sardine part dans l’espace.

On est donc promenés d’une sphère à une autre, sous la conduite du technicien de plateau, qui fait neiger, venter, éclabousser, au vu et au su de tous. On est dans la pièce et à la régie, devant les mécanismes de ces deux existences qui s’adaptent puis se déboîtent lorsqu’on croit qu’ils vont s’articuler, comme une jointure qui a trop de jeu pour fonctionner harmonieusement. Gabriel frôle plusieurs fois la mort, Sardine est devenue astrophysicienne aux États-Unis, s’envole sur une navette – peut-être dans un nouveau degré de réalité. L’élastique semble prêt à céder, puis le mécanisme s’ajuste.

Le texte, écrit par Karin Serres dans le cadre de résidences d’écriture dans le Finistère, sur invitation de Très Tôt Théâtre, dose avec précision poésie et humour. Il parle du Finistère, mais il pose des questions fondamentales, existentielles même, puisqu’il demande où il fait bon vivre. S’il faut chercher ailleurs, aller toujours plus loin, toujours plus haut. C’est une interrogation poétique sur l’espace, sur le lieu propre que se cherche l’être humain. C’est aussi une interrogation sur l’altérité, car ce lieu propre, on pense peut-être, comme Sardine, devoir y aller tout seul. Mais si l’on fait son chemin seul, comment notre vie s’agence-t-elle avec nos amitiés, nos amours ? Et si on décide de le faire avec l’autre, qu’en est-il de notre liberté? Une des questions essentielles de la pièce est bien celle de savoir ce qui me relie à l’autre.

Entre Sardine et Gabriel, il y a ce fameux élastique. Entre les spectateurs de la salle, il y a cette scène tout en longueur : elle sépare l’espace en deux, semble mettre les spectateurs d’en face à distance. On se demande si, de l’autre côté, ce ne sont pas nos jumeaux, comme Sardine et Gabriel, assis sur la plage, fantasment sur leurs doubles, de l’autre côté de l’Atlantique. Finalement, cette scène et ce qui se joue dessus deviennent l’élastique qui me rattache aux spectateurs d’outre-scène, et apportent une réponse à la question du lien.

Représentations au Studio de la Maison du Théâtre les 22 et 23 mai 2014:

http://lamaisondutheatre.com/saison___109.htm

Natalia LECLERC
About the Author

Notre agrégée de lettres passe en revue tous les articles, les relit, les corrige. Elle écrit pour différentes revues des articles de recherche en littérature et sciences humaines et s’appuie également sur ses multiples casquettes pour développer les partenariats du Poulailler, en russe, en français, en italien… Natalia pratique le théâtre amateur et bavarde à longueur de journée (en russe, en français, en italien…).

 

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